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LA MECQUE
LA TRAME ET LA CHAÎNE
PÈLERINAGES À LA MECQUE, À LA RECHERCHE D’UN PAYSAGE PÉRÉGRIN
 
Auteur : Amine Ibnolmobarak
source : diplome ENSA paris malaquais, 2012
Directeur de département : Steven Melemis
Directeur d’étude : Pierre David
Second Enseignant: Jean Attali
 

“Pilier canonique de la religion musulmane, le pèlerinage à la Mecque est l’un des rassemblements humains les plus spectaculaires au sein d’un territoire restreint et durant un temps limité. Se déroulant pendant une dizaine de jours chaque année du calendrier de l’hégire, il consiste dans un déplacement rituel et simultané de millions de pèlerins venus de toutes parts du monde dans un terrain d’une dizaine de kilomètres carrés, contraint par ses infrastructures et un relief accidenté.
Les images et les échos que les médias en renvoient sont connus de la plupart : la foule magnétisée par le cube de la Kâbah, les piétinements meurtriers, les chantiers pharaoniques, les conditions climatiques extrêmes, le sacrifice du jour de l’Aïd.
Mais quoi d’autre ?”

Babel : nommer et traduire
S’intéresser au pèlerinage en tant qu’architecte aujourd’hui consiste à examiner la possibilité d’une approche parallèle à celles développées durant les dernières décennies dans ce territoire précis consistant d’une part à répondre en termes d’infrastructure logistique pour satisfaire à l’accueil des effectifs de pèlerins en constante augmentation, et d’autre part s’efforçant de formuler une identité architecturale oscillant entre la nécessité de marquer un territoire unique par un symbolisme propre et un vocabulaire qui devient chaque jour plus générique et éclatant, celui de la sucessstory architecture florissant partout dans les émirats voisins.




 

Cette approche parallèle – ou en décalé – se doit d’être ouverte, tout en s’obligeant à regarder ailleurs, là où le regard ne s’est peut-être pas suffisamment attardé. A force de voir la foule, son écume, sa dynamique cinétique, sa force consumériste, son esthétisme et sa redoutable efficacité marketing ; ce regard s’est détourné du pèlerin, son corps, ses objets, l’individu, portant son projet individuel, que lui seul réalisera par la performance de son pèlerinage. A force de regarder le territoire dans la possibilité d’en soumettre les accidents, de les aplanir, les traverser, les effacer par des boucles et des figures toujours plus efficaces ; le regard a oublié d’interroger ce qui fait paysage, est-ce ce sol aux reflets cuivre et étain ? Est-ce la foule blanche piquée de noir et de vert ? Sont-ce les entrelacs de bitume des bretelles des autoroutes pédestres ? … gardant seulement en surimpression, la figure halogène et persistante de la boucle pendulaire, froide et rodée, que dessinent les mouvements du pèlerinage.

Il s’agit d’émettre un regard qui puisse s’efforcer de réapprendre et de dire autrement cet agencement particulier d’hommes, de sable et de marchandises. Il s’agit, en tant qu’architecte, de faire une médiation qui par un mouvement multiple se saisit d’une situation limite pour la réintégrer dans le domaine du concevable, apporter à la lecture ce qui se voile dans l’indicible, outiller le projet pour répondre à la singularité tout en y lisant l’enseignement généralisable pour une meilleure compréhension de la condition de la métropole contemporaine.


 

Mythe et métropole : « Le pèlerinage n’est pas que… »
Le pèlerinage n’est pas qu’une situation de spectacle, ni qu’un climax mystique satellisant la totalité d’une communauté, ce n’est pas qu’un territoire aux règles rituelles d’une sacralité absolue, c’est cela, et aussi, une fois par an, une métropole plusieurs fois millionnaire, dotée de frontières, d’un système de gouvernance, tributaire de la rentabilité de ses commerces, habitée d’une diversité ethnique, sillonnée d’infrastructures. Suspendre la subjugation et questionner « l’état » du pèlerinage en tant que métropole c’est accepter de se poser la question de son habitabilité en tant que milieu et territoire, c’est accepter de transcender la sacralité du rite pour parler de cet espace-temps comme un lieu de coexistence et de solidarités complexes – humaines, économiques et politiques.

Dans la métropole, le récit des hommes
Dans sa finesse et ses épaisseurs, la composante de récit que chaque pèlerin apporte avec lui est un substrat irréductible d’où émergent de nombreux horizons de lecture. Le pèlerin se projette dans le pèlerinage, et ce faisant il projette sa vie passée et à venir – sa personne, la somme de ses actions, ses espoirs – à travers le filtre du rite1. Chaque pèlerin effectue son voyage initiatique en aspirant à quelque chose qui lui est propre : accomplir l’ultime rite de l’islam pour accéder au salut, bonifier son excellence en accumulant autant de pèlerinages que possible, faire corps avec la communauté des croyants, racheter ses actions néfastes, accéder à un statut d’exemplarité auprès de ses proches et de sa descendance, établir un rapport privilégié avec le divin, etc. Ce récit de vie que chaque pèlerin apporte avec lui se traduit dans les comportements, les attitudes, les objets gravitant autour du corps, le rapport avec les lieux traversés et occupés durant le temps des rites, écrivant par la trace un véritable manifeste de l’agencement des corps et usages dans l’espace.


 


 

Tapis : récits et paysages en action
Ces récits diffèrent ou coïncident d’un pèlerin à l’autre, d’une période historique à l’autre, esquissant une représentation polyphonique de l’expérience pérégrine avec ses résurgences, ses ritournelles, ses ruptures, ses permanences. Cette trame immatérielle vient se tresser à la chaîne de l’infrastructure métropolitaine qu’elle traverse. Elle la colore, la texture, révélant ce que nous pouvons appeler un Taskscape2, un paysage qui par un double mouvement est travaillé par nos « tâches » tout en nous « travaillant » – en retour.


 

La médiation comme projet : ré-habiter le territoire
Le travail présenté propose un exercice méthodologique qui identifie la boucle du pèlerinage comme la figure de cette métropole habitée. Cette boucle qu’enfourche la multitude de destins qui l’emprunte, traverse – a traversé, traversera – une séquence de lieux pondérés d’affect. Elle a été ici détissée comme l’on détrame un tapis. Isolant chaque fil, le recoupant avec chaque endroit qu’il a habité de la grille, le comparant avec d’autres fils ayant traversé d’autres mailles, séquençant leur texture, retraçant leur origine, leur tressage. De cette triple lecture – le temps, le récit, le lieu – une analyse des usages et des morphologies (ou typologies) des espaces habités (l’aéroport, le hall d’hôtel, la mosquée, le campement, la route, etc.) fait émerger des horizons de projet. Ces horizons se superposent au déjà-là, l’incorporent. Ce sont ponctuellement, systématiquement, des propositions de médiation entre un territoire indicible et des corps agissants qui ne se reconnaissent plus dans ce territoire. Penser le pèlerinage en ces termes revient à penser ce qui le ramène dans la sphère du familier : objet transitionnel, outillage, lien. Les échelles que ces horizons touchent renvoient toutes à ce besoin de relier – justement : religare, religion. Un vêtement, un revêtement de sol, un objet connecté, un dispositif de rafraîchissement, un sas administratif, etc. Si projet il y a, il est nécessairement dans l’interstice, à la limite entre le corps et l’usage3.


 


 

Déjà-là : multiplier les possibilités du réel
Il n’a jamais été question pour ce projet de remettre en cause ni la construction d’infrastructures d’accueil – il semble bien qu’il s’agit ici d’une nécessité –, ni la hausse de la fréquentation des lieux saints de l’Islam mais forcément, au contraire, démontrer qu’il faut faire plus, mieux : augmenter le champ du projet en ouvrant de nouvelles fenêtres. Faire projet dans le cadre de ce travail n’est autre que le fait de pointer – par un détissage méticuleux – la possibilité pour d’autres projets d’exister : projets de pèlerins, projet de communauté, projet politique, projet de territoire, projet de paysage. C’est n’est qu’en cela qu’il est possible pour le pèlerinage d’incarner ce moment unique et infiniment symbolique d’une communauté plurielle en quête de redéfinition.


 


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Photos prises à l'occasion de l'exposition New South à la galerie du Crous.
Novembre 2015.


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron  


©Pierre Seron